Alexandre RABINOVITCH, anthropologue de la musique.
Posté le Lundi 11 Janvier 2010 à 15:28
Alexandre RABINOVITCH, anthropologue de la musique.
Texte de présentation de Pierre Hugli pour le CD "Incantations" (MDC 7831)

Et si l’art ne consistait, en fait, qu’en une quête inlassable vers nos origines, s’il n’était qu’une éternelle variation interrogative sur le mystère de notre conception ?
C’est un de ces points communs à quelques artistes visionnaires de ce changement de siècle que d’aller sonder ailleurs que dans le présent urbain contemporain. C’est aussi une caractéristique de la musique de notre temps que d’essayer d’échapper au temps, d’aller retrouver d’autres temps.

Notre temps a vu la perte des repères, des traditions, de la famille, des liens sociaux et coutumiers. D’où ce besoin d’aller chercher les traces de cette vie antérieure dans les arts premiers, dans d’autres civilisations, et aussi dans les abysses de l’existence enfantine.
« Il faut retrouver la tradition primordiale où tout se fond, toutes les vérités, toutes les couleurs. J’ai l’impression que nous vivons une période de renaissance spirituelle où il est possible de retrouver le sens archétypal de la conscience religieuse, au sens où Jung comprenait cette fonction », nous déclarait déjà Alexandre Rabinovitch en été 1987.

A l’écoute d’une œuvre de Rabinovitch, nous éprouvons spontanément cette aimantation, cette sensation d’être attiré vers un ailleurs mythique, cette atmosphère étrange baignant dans quelque amnios sonore, et puis cette plongée hors du temps commun de la symphonie classico-romantique où la forme épousait la dialectique du sermon chrétien en chaire : exposition – exposé de l’évangile, développement pris comme application de la Parole à la vie quotidienne, réexposition en forme de moralité.
Nous verrons que la pensée religieuse n’a pas été évacuée de la musique de Rabinovitch, au contraire.

Le métier de compositeur de musique est un métier de fin de race, écrivait en 1945 le romancier cubain Alejo Carpentier dans son roman Los pasos perdidos (Le partage des eaux, éditions Gallimart, 1956) dont le narrateur est un musicien confronté aux hommes de la forêt vierge, voyageant ainsi à travers les différents âges de l’humanité, musicien composant un Thrène, « humble contrepointiste toujours prêt à tirer parti d’un loisir afin de rechercher sa victoire sur la mort dans une ordonnance de neumes ».

Alexandre Rabinovitch est né au même moment dans d’autres confins de ce qu’était alors la culture occidentale, à Bakou, à la fin de la seconde guerre mondiale. Il y a quelque chose en lui du juif errant dans ce personnage qui accomplit une manière d’anthropologie musicale, semblant jeter de l’extérieur un regard sensible sur le monde, tout se ressentant vivement ses contradictions, son irrationalité.

Il a acquis le métier de musicien au contact de compositeurs comme Kabalewsky et Pitoumov, du pianiste Nathan Fishman, baigné dans ce climat musical russe dominé, entre autres, par les figures de Chostakovitch ou du pianiste Vladimir Sofronitzky, interpète inégalé de Scriabine.

Mais Rabinovitch se défend d’appartenir à la catégorie des « musiciens russes » Avant de « choisir la liberté », comme on disait, Rabinovitch a joué pour la première fois en Russie des partitions occidentales : Ives, Stockausen, Messiaen… Il ne fit pas pour autant partie du mouvement exclusif de l’avant-garde internationale. Il a choisi de vivre en Europe Occidentale en 1974, menant de front une double activité de pianiste et de compositeur, manifestant dans ces deux domaines une foncière originalité. Dès 1996 il a révélé un talent de chef d’orchestre dont témoignent déjà des enregistrements, dans le répertoire classico-romantique (Concerto en ré mineur de Mozart avec Martha Argerich, Teldec) comme dans ses propres œuvres (Incantations).
Pierre Hugli

INCANTATIONS :

Entre musique et prière, dit Rabonovitch, il existe une relation étroite. « J’ai conçu les Incantations comme une espèce de prière très intense, haletante, étalée sur un seul souffle très long. » Un jour, continue-t-il, Maroussia Lemarc’hadour, la grande dame du paysage musical suisse, me parlait de la notion de fugacité en musique.
La fugacité est le terme qui exprime le mieux sa nature cachée. Ce qui m’a amené à la réflexion suivante : la fugacité musicale est un élément très insécurisant, synonyme de la fragilité de l’existence. D’où l’attachement des sociétés archaïques au rituel qui, en structurant et répétant toujours le même geste violent primordial, peut éviter une évolution dramatique vers le désordre, et assurer la stabilité de l’ordre existant.
Incantations confronte deux forces : le côté vitaliste et dynamique (« fugace ») de la musique, et sa soumission au carcan du nombre pour apprivoiser les turbulences des mouvements d’âme. Peu à peu évacué, le dynamisme se métamorphose en phénomène de « grâce », comme le piano solo se métamorphose en célesta, instrument magique par excellence. « J’ai pensé atteindre à l’inexprimable et au silence », conclut Rabinovitch.

Pierre Hugli, toujours.


En téléchargement: Incantations, sauvagement coupé en deux par le milieu (environ) pour vous faire entendre la deuxième partie, où le piano se transforme en célesta... magique...

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 Commentaires
Posté par Catherine Chassain-Q le Mercredi 21 Avril 2010 à 18h00
Bonjour Brigitte, nous nous sommes connues au même pupitre de flûte il y a fort longtemps. Orchestre Louis Massot. J'aime beaucoup ton blog. Catherine

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 Balzac et Beethoven
Posté le Jeudi 21 Mai 2009 à 16:09
Dans son roman "César Birotteau" (pas des plus connus, certes!) Balzac décrit les sentiments qui animent son héros à l'écoute du final de la 5ème symphonie de Beethoven.
Voici qui paraît bien exagéré à nos oreilles du XXI ème siècle qui en ont entendu d'autres et n'en imaginent pas tant sur ces harmonies pour nous classiques, voire limite pompeuses!

Lisez, écoutez, qu'en pensez-vous?

"Dans l’œuvre des huit symphonies de Beethoven, il est une fantaisie, grande comme un poème, qui domine le finale de la symphonie en ut mineur. Quand, après les lentes préparations du sublime magicien si bien compris par Habeneck, un geste du chef d’orchestre enthousiaste lève la riche toile de cette décoration, en appelant de son archet l’éblouissant motif vers lequel toutes les puissances musicales ont convergé, les poètes dont le cœur palpite alors comprendront que le bal de Birotteau produisait dans sa vie l’effet que produit sur leurs âmes ce profond motif, auquel la symphonie en ut doit peut-être sa suprématie sur ses brillantes sœurs.
Une fée radieuse s’élance en levant sa baguette. On entend le bruissement des rideaux de soie pourpre que les anges relèvent. Des portes d’or sculptées comme celles du Baptistère florentin tournent leurs gonds de diamant. L’œil s’abîme en des vues splendides, il embrasse une enfilade de palais merveilleux où glissent des êtres d’une nature supérieure. L’encens des prospérités fume, l’autel du bonheur flambe, un air parfumé circule ! Des êtres au sourire divin, vêtus de tuniques blanches bordées de bleu, passent légèrement sous vos yeux en vous montrant des figures surhumaines de beauté, des formes d’une délicatesse infinie.
Les Amours voltigent en répandant les flammes de leurs torches ! Vous vous sentez aimé, vous êtes heureux d’un bonheur que vous aspirez sans le comprendre en vous baignant dans les flots de cette harmonie qui ruisselle et verse à chacun l’ambroisie qu’il s’est choisie.
Vous êtes atteint au cœur dans vos secrètes espérances qui se réalisent pour un moment. Après vous avoir promené dans les cieux, l’enchanteur, par la profonde transition des basses, vous replonge dans le marais de réalités froides, pour vous en sortir quand il vous a donné soif de ses divines mélodies, et que votre âme crie : « Encore ! »
"

Honoré de Balzac, in César Birotteau


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 Horace et la musique
Posté le Jeudi 30 Avril 2009 à 14:36
"De qui les jeunes garçons purs, les jeunes filles vierges apprendraient-ils les prières, si la Muse ne leur avait procuré le chantre inspiré?
Le choeur implore, il perçoit les puissances divines.
Il supplie, les charmant par sa prière bien apprise, les eaux du ciel;
il écarte les maladies, repousse les dangers, obtient la paix et les riches récoltes.
Par le chant, il plaît aux dieux du ciel comme à ceux des enfers."

Horace, Epîtres



 L'incroyable oreille
Posté le Mercredi 4 Février 2009 à 22:27
Quel mystérieux organe que l'oreille humaine. Une multitude de sons s'y engouffre à chaque instant, sans une seconde de répit; un admirable système extrêmement sophistiqué transforme ces sons en impulsions électriques, en langage codé décrypté par notre cerveau. Cri d'oiseau, moteur, vent, musique, tout est analysé instantanément, rangé dans des catégories, et s'il y a lieu mis en lien avec des images, des odeurs, des souvenirs conscients ou inconscients... On ne peut que s'émerveiller devant un tel niveau de technologie!



 La musique des sphères
Posté le Jeudi 29 Janvier 2009 à 22:23
Le cosmos nous fascine et son incommensurable immensité nous fait toucher du doigt ce que peut être un monde sans espace ni temps.

Certaines personnes plongées dans un silence profond entendent ou croient entendre des sons, des musiques dont elles ne peuvent situer la source, extérieure et lointaine ou intérieure.

J’ai moi-même vécu cette expérience dans ma petite enfance et le souvenir m’en est resté très net, très vivant. J’entendais dans ma tête des nappes sonores formant de grands accords passant d’harmoniques en harmoniques : octaves, quintes, tierces, septièmes. Je me souviens que je marchais d’une pièce à l’autre de la maison, émerveillée d’emmener avec moi cet orchestre irréel. Les notes en étaient droites et continues, étirées indéfiniment, et parcourraient le spectre harmonique lentement et en tous sens. Leur timbre ressemblait plus à celui du vent dans le tuyaux d’une éolienne qu’à celui d’un quelconque instrument. C’était une musique magnifique, tout à fait différente de celle que je pouvais entendre dans mon milieu de musiciens où elle était fabriquée, humaine.

J’étais la seule à l’entendre, et j’ai bientôt arrêté d’en parler, puis d’y prendre garde. Puis hélas, de l’entendre et même de m’en souvenir.

Il y a quelques années j’ai lu un article sur Pythagore et la musique des sphère, et le souvenir de mes accords intérieurs m’est revenu d’un seul coup, vivace, intact. J’ai eu l’intime conviction que oui, c’était cette harmonie-là que j’avais entendue.

Je ne sais pas si j’entendais la musique des sphères, puisqu’en réalité le son ne se propage pas dans l’espace vide. Mais en fait je ne percevais sans doute pas avec mes oreilles, il ne s’agissait sans doute pas de sons physiques.

J’imagine ces planètes, énormes corps célestes dont les orbes et rotations dans le vide noir me fascinent ; si leurs mouvements n’émettent pas de son, elles sont cependant vivantes et émettent des ondes qui influencent les autres corps célestes qu’elles atteignent, ainsi que nous, minuscules agglomérats de particules de matière physique, éthérique, astrale, collés à la Terre.
Nous pouvons percevoir quelque chose de ces ondes, et je ne suis pas loin de penser que c’est ce merveilleux sens qu’est l’ouïe qui nous barre l’accès à ce type de perception beaucoup plus fine.

Quelques compositeurs ont tenté de transcrire « la musique des sphères » telles qu’ils la concevaient d’après les théories de Pythagore, ou telle qu’ils l’imaginaient, ou encore telle qu’ils la percevaient en eux-mêmes.



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